L'école de dressage (fin)

Ainsi parée, elle fût présentée par les valets à Sir Edward qui d’un subtil mouvement de tête acquiesça au spectacle qu’elle offrait
« Mon travail est accompli, vous pouvez l’emmener » dit-il.
Une épaisse cape noire fût posée sur ses épaules et on l’accompagna jusqu’à une berline aux vitres fumées.
La porte s’ouvrit et elle monta à l’arrière. La Directrice de la maison de correction l’y attendait.
Pendant le trajet de retour, elle lui expliqua qu’elle allait vivre un moment très solennel et qu’il convenait qu’elle se montre à la hauteur après le stage difficile qu’elle venait de vivre ces derniers jours.
Très émue, diane ne sachant pas ce qui se préparait, se concentra peu à peu, évacuant toute crainte de son esprit, bien décidée à se montrer ferme quelle que soit la situation qu’elle allait devoir affronter.

En descendant de la voiture, elle était déjà entrée dans sa bulle.
Elle suivit la Directrice à travers les longs couloirs qu’elle connaissait déjà. Elles pénétrèrent dans la grande salle en pierre éclairée par un puits de lumière dans laquelle elle avait subi quelques uns de ses premiers tourments.
Les instruments étaient toujours là, alignés contre les murs : la croix de Saint André, le pilori, les tables de bois, la grande cage, les longues chaînes accrochées au plafond.
La nouveauté par rapport à son premier passage se trouvait posée au milieu de la pièce, sur un épais tapis rouge, éclairé par des torches, trônait un brasero dont ressortait le manche métallique d’un instrument au milieu des braises.
Malgré toutes ses bonnes résolutions elle ne put s’empêcher de tressaillir en le voyant.
D’abord elle refusa de le regarder, rejetant l’idée qui naissait dans son esprit.

La Directrice retira elle-même la cape qui couvrait ses épaules, se penchant à son oreille avec une douceur dans la voix qu’elle ne lui connaissait pas, elle lui murmura : « Je ne vais pas t’attacher, tu n’en as pas besoin, tu es assez forte pour recevoir le baiser de feu ».
Elle appela ses aides et ils amenèrent un haut chevalet qu’ils placèrent devant diane pour qu’elle puisse s’y appuyer le moment venu.
Emue, elle chercha à contrôler le léger tremblement qui commençait à la gagner. Il lui fallait vaincre cette terrible appréhension qui irrépressiblement s’infiltrait au plus profond de son être.
Rester ferme, ne pas faiblir, elle savait qu’elle pouvait avoir suffisamment de caractère pour cela, elle mobilisa tout son courage et attendit bravement la suite des événements.

Une porte s’ouvrit et un cortège d’hommes tous vêtus de noir s’avança.
A travers la pénombre qui régnait dans la pièce leurs visages étaient comme masqués, leurs traits dissimulés dans l’ombre. Cela leur donnait une allure très inquiétante, comme un cortège venu d’une autre dimension qui se déplaçait sans bruit dans la pièce. Elle eut presque l’impression qu’ils flottaient, comme s’ils n’avaient pas de corps physique, juste une apparence, énigmatiques fantômes silencieux qui se rapprochaient peu à peu d’elle, l’entourant de leur seule diaphane présence.
L’ambiance était étrange, mais paradoxalement elle n’était plus inquiète.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans le cercle de lumière des torches elle reconnut soudainement celui qui guidait cette étrange procession : Son Maître. Il était là, Il était revenu. Elle sentit soudain une puissante énergie la gagner.

Elle redressa fièrement la tête, petit animal soudain pleinement rassuré par cette seule présence, Il était là, Il la regardait.
Deux des hommes se rapprochèrent d’elle et la positionnèrent mains à hauteur de la taille, en appui sur le chevalet, faisant ainsi ressortir ses frêles épaules.

Sur le brasero posé tout prêt à sa droite, elle distingua le fer qui chauffait : les initiales de son Maître entrecroisées avec la sienne, le tout évoquant une délicate fleur, juste éclose, déjà prometteuse, comme elle l’était elle-même, soumise encore en devenir mais déjà révélée dans toute sa splendeur aux yeux de tous.
Son Maître vint de placer devant elle, leurs regards se croisèrent intensément, liés l’un à l’autre.
Elle lui sourit tendrement, fière soudain de porter sa marque, bien au-delà de la douleur, signe d’allégeance absolue, signe d’appartenance.

Sentant une présence dans son dos, elle sût qu’il avait choisi son épaule, elle attendit.
Celui des hommes chargé de la délicate mission avait saisi le fer de marquage pour le sortir du feu.
Observant attentivement la couleur du métal, sa longue expérience de la chose lui permettait d’évaluer le moment idéal ou le fer, peu épais, serait à la bonne température après avoir évacué la chaleur en excédent, suffisamment brûlant pour laisser une marque durable sur la peau mais sans occasionner de blessure profonde qui altérerait la qualité du dessin. Plusieurs secondes s’écoulèrent, puis elle entendit une voix lui souffler à l’oreille : « respire profondément puis expire. »
Elle obéit et en même temps qu’elle vidait ses poumons elle sentit la morsure du métal sur son épaule.

branding

Ce fût très rapide et la douleur resta limitée à cette partie de son corps.
A peine le marquage achevé, on passa sur sa brûlure un baume apaisant qui la soulagea immédiatement.

Elle fût presque frustrée de la rapidité de la cérémonie, elle n’avait pas quitté le regard de son Maître et aurait encore voulu prolonger ce moment de communion entre eux, comme un instant hors du temps, hors du monde. Un voyage partagé à deux dans leur univers loin de tous les autres. Mais déjà il la couvrait de sa cape épaisse et la prenant par la main il l’entraîna vers sa chambre.

Il l’habilla lui-même, caressant du bout des doigts son corps, posant quelques gouttes de parfum sur son cou.
Il lui parlait maintenant doucement, lui racontant chacun des moments qu’elle avait vécus depuis son arrivée dans cette maison, lui disant toute la fierté qu’il avait ressenti devant son courage pour affronter ces cruelles expériences.
Etonnée, elle le regardait, comprenant ainsi peu à peu qu’il ne s’était jamais éloigné, mais que, volontairement dissimulé à son regard, il avait continué à veiller sur elle à chaque instant, s’assurant qu’elle était à même de supporter les épreuves qu’il avait par ailleurs choisi lui-même de lui imposer pendant son séjour.

Elle se laissait faire docilement, abandonnée à son pouvoir, heureuse de ce nouveau signe d’appartenance qui les liait maintenant tous deux ainsi que du don total de sa personne qu’elle venait de publiquement réaffirmer.

Blottie dans les bras de son Dom, elle écoutait les mots qu’il murmurait à son oreille. Il lui parlait de l’avenir, de tous ces moments qu’ils auraient à partager dans leur univers, des découvertes qu’ils feraient ensemble, de ce chemin qu’ils allaient maintenant parcourir :

Je voudrais des fleurs pour tes mains
Et pour tes pas,
Un petit sentier d’herbe et de sable,
Qui monte un peu et qui descende,
Et tourne et semble
S’en aller au fond du silence,
Un tout petit sentier de sable
Où marqueraient un peu tes pas,
Nos pas Ensemble !

Henri de REGNIER "Les médailles d’argile"

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