Le funambule

Il y a ce fil tendu au dessus du vide entre le A de Absence et le A de Attente. Entre la souffrance de l'Absence et l'espoir de l'Attente.
Un fil qui vibre doucement, qui a sa vie propre, lui aussi est dans l'attente, celle de son passager.
Il espère le premier pas du funambule qui là haut hésite encore à s’engager.
Impossible pourtant de rester dans l’Absence, il sait qu'il doit aller au moins vers l’Attente pour ne pas vaciller et rompre le précaire équilibre qu'il a trouvé.
Alors lentement il commence à chercher, du bout du pied le contact avec ce fil qui palpite.
Il se décide enfin à engager la traversée pour rejoindre l’Attente, là-bas de l'autre côté du vide.
La vie lui laisse-t-elle le choix d’ailleurs ?
N’est-il pas que le jouet d’événements extérieurs qui le dépassent et s’imposent à lui sans qu’il ait prise sur eux ?
Non il n’a pas d'alternative et il le sait bien, il va lui falloir traverser l’Abîme, seul là haut sur son fil.
Alors il commence à avancer lentement, concentrant tous ses sens sur chacun de ses pas, il s’éloigne enfin peu à peu de la souffrance de l’Absence.
Le fil chante doucement sous ses semelles de vent, c’est presque une invitation au voyage.
Mais quel voyage ?
Non pas celui qui enrichit, mais celui que l’on engage comme une fuite éperdue en avant, tout pour fuir l’Absence, chercher autre chose, au moins le repos dans l’Attente.

Alors très lentement il marche, pauvre funambule perdu dans le gris du ciel, cherchant désespérément à préserver ce fragile équilibre qui au dessus du vide représente sa vie même, maintenant suspendue entre les deux bords du précipice qui semble lui tendre les bras, en espérant peut-être l’avaler au premier faux pas.
Comme immergé dans ce moment qui lui échappe, le funambule regarde intensément chacun des centimètres à parcourir.
Faire juste un pas après l’autre, ne pas trembler, surtout ne pas trébucher. Peu à peu, il est arrivé au milieu de nulle part.
Il s’interroge, il espère, il rêve, et s’il parvenait encore une fois à traverser sans embûche.
Pauvre fou qui croyait échapper à son destin, qui pensait que sa concentration et sa volonté farouche seraient les armes ultimes de sa condition d’acrobate de la vie.
Mais insensiblement le vent s’est levé, maintenant le fil chante plus fort et tremble sous ses caresses, comme une étreinte passionnée entre deux amants, l’union improbable de l’acier et de l'air est en train de s’accomplir, scellant en même temps le destin du funambule, étranger soudain au milieu des éléments devenus hostiles.
Il espère encore pourtant, il a déjà accomplis d’autres prouesses d’équilibre, il peut réussir celle là aussi et retrouver l’abri réconfortant du A de Attente, qui là bas est comme une porte d’espoir ouverte devant lui.
Après la souffrance de l’Absence dont il s'éloigne, au moins le havre de paix de l’Attente.
Mais cette fois il ne franchira pas l’obstacle, il ne rejoindra pas le port, il vient soudain d’en prendre conscience à travers les amples mouvements du fil sous ses pieds.
Il continue pourtant de lutter contre les éléments, cherchant à préserver son fragile équilibre sur le fil étroit qui se balance sous l’étreinte du vent. Il n’atteindra pas l’autre rive, le vide l’aspire déjà. Vaincu il bascule, pantin désarticulé, brisé par les événements, il tombe. A comme Abysse...

dualité

…Il tombe, le funambule, et en tombant, il ferme les yeux, attendant sereinement le moment de l’impact, cet instant où le monde d’angoisse qui l’étreint se refermera à jamais.

Mais soudain, il se sent léger, il vole, tel un goéland au dessus de la mer, porté par la brise. Il ouvre les yeux… Un Ange ! Tout vêtu de blanc, il a saisi le funambule par le bras et l’entraîne avec lui.

« Pas d’Attente, petit acrobate, murmure t-il à son oreille, je t’emmène ailleurs, là où tu pourras voir l’Avenir… L’Avenir…celui vers lequel on se dirige en marchant sur le fil d’acier, faisant fi du vent, de la pluie. Mais cette fois, je t’offre un balancier, il t’aidera à franchir le vide. »

Et il repose le funambule sur la corde, à l’endroit exact où il est tombé. Le vent n’a pas faibli, mais il n’a plus peur, l’équilibriste. Il sait qu’il n’est plus seul, et sa grande perche lui assure une fragile, mais bienfaisante stabilité. Il avance, posant délicatement un pied devant l’autre, sans jamais quitter des yeux l’Avenir qu’il discerne là-bas, au loin.
Chaque bourrasque le fait vaciller, mais il reste confiant. L’Avenir s’offre à lui, inondé par le soleil, débarrassé des nuages par le vent. Ce vent là même qui tout à l’heure était son ennemi et qui désormais lui fait voir l’Avenir plus brillant…

Liens-secrets

"Liens-Secrets", création 2009