Les évènements que nous traversons sont souvent source de réflexion et permettent parfois de découvrir des aspects de nous que nous ignorions. Notre histoire n’échappe pas à cette règle. Pour la raconter, et sans doute parce que nos imaginaires sont fertiles, nous en avons fait une allégorie, une manière d’exprimer nos sentiments, nos ressentis. Le premier texte, « Capitaine », a été écrit par mon Maître. Le second, « Petit mousse », par moi-même. Ils racontent la même histoire, vue sous deux angles différents…

Le Capitaine

Bien installé sur la dunette, tenant fermement la barre du navire, le capitaine regarde son petit mousse qui s’affaire sur le pont à ranger les cordages.
Ils ont repris la mer hier, en route vers le large.
Les cales ont été réapprovisionnées, le charpentier de marine a effectué les travaux d’entretien de la coque. Le navire fend fièrement les flots, paré pour une nouvelle expédition. Il est pensif le capitaine, cette escale a été un peu particulière.
A leur retour, alors que le petit mousse s’en allait retrouver sa famille, il était remonté lui vers sa maison, là haut au dessus du port.
Elle était comme une vigie plantée sur son éperon, son nid d’aigle d’où il embrassait tout l’horizon d’un seul regard.
Assis devant sa petite maison, il aimait regarder la mer immense pendant que le soleil descendait doucement, avant de se noyer dans l’horizon, rêvant à ses prochains voyages.

Le lendemain, un peu désœuvré, il était descendu au port pour s’attabler au pub, et boire une bière en écoutant les marins de passage raconter leurs voyages.

Alors qu’il marchait dans les rues, en passant devant une taverne, une chaude voix l’avait interpellé :

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« Allez venez! Milord
Vous asseoir à ma table
Il fait si froid dehors
Ici, c'est confortable
Laissez-vous faire, Milord
Et prenez bien vos aises
Vos peines sur mon cœur
Et vos pieds sur une chaise
Je vous connais, Milord
Vous ne m'avez jamais vue
Je ne suis qu'une fille du port
Une ombre de la rue... »

Il était entré le capitaine, et il s’était assis à côté d’elle, juste pour déguster sa bière.
C’était vrai qu’il ne l’avait jamais vue, qu’elle n’était, pour lui, qu’une ombre de la rue.
Dans la chaleur de l’auberge, il lui avait parlé de ses navigations, de ses voyages sans fin vers d’autres horizons.
Il s’était raconté, comme le font souvent les marins en escale, sans imaginer autre chose qu’un agréable moment passé, en attendant le prochain départ vers d’autres horizons.

Elle avait continué à chanter :

« Dire qu'il suffit parfois
Qu'il y ait un navire
Pour que tout se déchire
Quand le navire s'en va
Il emmenait avec lui
La douce aux yeux si tendres
Qui n'a pas su comprendre
Qu'elle brisait votre vie
L'amour, ça fait pleurer
Comme quoi l'existence
Ça vous donne toutes les chances
Pour les reprendre après... »

Il écoutait distraitement la chanson, sans vraiment prendre attention à ce qu’elle lui disait, perdu dans ses pensées.
Non bien sûr il ne cherchait rien, il était en escale, capitaine d’un beau navire, toujours prêt à partir, et il n’imaginait pas, après toutes ces années, autre chose que parcourir les océans avec son petit mousse à qui il avait tout appris.

Les marins sont souvent bien naïfs, à écouter le chant des sirènes qui veulent les retenir au rivage.
Ils restent superficiels, ils n’imaginent pas un instant ce qui se cache derrière les mots. Comme les poissons de haute mer, habitués aux grands espaces et qui viennent se prendre dans les filets tendus par les pêcheurs, sans comprendre ce qui leur arrive, et qui se noient de ne plus pouvoir nager.
Alors il l’avait suivie lorsqu’elle l’avait invité, il était en escale, il allait bientôt repartir, quel mal y avait t-il à rester au chaud en attendant de vivre de nouvelles aventures à travers l’océan ?

Elle chantait toujours :

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Eh! bien voyons, Milord
Souriez-moi, Milord
Mieux que ça, un p'tit effort...
Voilà, c'est ça!
Allez riez! Milord
Allez chantez! Milord
Ta da da da...
Mais oui, dansez, Milord
Ta da da da...
Bravo! Milord...
Encore, Milord...
Ta da da da...

Elle l’avait fait rire, ils avaient chanté ensemble, elle avait tout imaginé……………
Qu’il ne reprendrait plus la mer, qu’il poserait ici son sac.
Elle lui offrait la chaleur d’un hâvre de paix, la douceur d’un foyer……………
Il était un vieux loup de mer solitaire, le temps était venu pour lui de céder la barre du navire, elle avait déjà imaginé à sa place la suite de l’histoire.
A la rudesse des voyages sur l’océan, aux froids embruns sur son visage, elle opposait la chaleur de l’âtre, la douceur de sa présence, la caresse de son corps.

Elle ne pouvait comprendre que sa vie était sur la mer, que le port n’était pour lui qu’un lieu de passage.
En réalité, comme les oiseaux du grand large, il n’était fait que pour affronter les flots avec son petit mousse.
Aujourd’hui de nouveau embarqué, il le regardait maintenant déployer toute son énergie pour mettre leur bateau en ordre.
Il avait bien perçu son inquiétude lorsque le petit mousse était monté le voir sur sa colline et qu’il ne l’avait pas trouvé assis devant sa maison.
C’est vrai que son capitaine ne s’éloignait guère lorsqu’il était en escale. Habitué à vivre dans sa petite cabine, même cette modeste maison lui paraissait bien vaste et suffisait largement à ses besoins.
Il était alors retourné chez lui le petit mousse, avec de bien sombres pensées.
Et si son capitaine ne voulait plus reprendre la mer, et si son capitaine voulait désormais rester au port, et si son capitaine s’était lassé de leurs longs voyages ?
Il avait soudain très peur le petit mousse !
Retrouver un embarquement dans ce port, il savait que ce serait possible, facile même, des capitaines qui cherchaient des petits mousses courageux, il y en avait beaucoup.
Mais prendre un engagement avec un autre, non il ne pouvait l’imaginer.
Il avait le sentiment qu’aucun autre marin ne saurait le comprendre comme lui.
Ils avaient vécus tant d’aventures ensemble, qu’il ne se sentait pas la force de reprendre un embarquement.

Alors il s’était assis sur le quai, regardant leur bateau qui se balançait doucement, comme un albatros qui attend de prendre son envol pour parcourir les océans de nouveau.
Une immense tristesse l’avait envahi, il se sentait sans force.
Perdu dans ses sombres pensées, il n’avait pas entendu les pas derrière lui.
La voix de son capitaine le ramena à la réalité :
« Alors moussaillon on rêve ?
Au travail et vite, le navire nous attend, dépêche toi où je vais te faire goûter de ma badine !! »

Il s’était levé d’un bond, il avait regardé son capitaine dans son grand caban sombre, son sac à l’épaule, qui le regardait en souriant.
Les affaires du petit mousse étaient déjà à bord, d’ailleurs il avait besoin de peu de choses pour embarquer, son capitaine pourvoyait à tout.
Il avait sauté sur le pont, retrouvant en un instant ses réflexes.
Ils avaient préparé ensemble l’appareillage, laissant derrière eux les lumières du port, la chaleur des auberges et les songes de la nuit.

Protis, le 4 février 2010

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